D’après l’UNICEF, environ 90 millions d’enfants en Afrique ne disposent pas d’acte de naissance. De nombreuses familles africaines continuent encore aujourd’hui de faire face à des obstacles de diverses natures dans l’enregistrement de naissance de leurs enfants. En fonction des pays, ces obstacles concernent notamment des coûts trop élevés, des procédures longue set complexes ou encore le manque d’information sur l’importance de l’enregistrement pour les enfants.
Chaque année, des milliers d’enfants ouest-africains grandissent sans exister aux yeux de l’État. Pas de nom sur un registre, pas de date de naissance officielle, pas de nationalité prouvée sur papier. Face à ce constat, plusieurs pays de la sous-région ont engagé ces dernières années des réformes pour faciliter l’enregistrement des naissances. Où en est-on, concrètement, au Niger, au Sénégal et au Togo ?

Niger : rapprocher l’état civil des familles
Le Niger, depuis 2019, fait de l’enregistrement des naissances une priorité nationale à travers plusieurs actions :
Des campagnes de sensibilisation
De nombreuses campagnes de sensibilisation ont été menées au Niger ces dernières années pour sensibiliser les familles et les populations locales ; en particulier celles vivant dans les zones reculées sur l’importance de l’acte de naissance. Ces campagnes se mènent avec la participation essentielle des autorités coutumières et religieuses. Celles-ci acheminent parfois les documents nécessaires aux niveaux des centres de déclaration situés dans les grandes villes pour l’établissement des actes de naissance.
La campagne « Hakin Yara »
Le Niger, à l’instar de plusieurs autres pays de la sous-région est pleinement engagé dans la facilitation de la déclaration de naissance. En Juin 2024, appuyé par l’Union européenne et l’UNICEF, le pays a lancé la campagne nationale « Hakin Yara » qui a pour but d’enregistrer les naissances de plus d’un million d’enfants de moins de 05 ans avant fin 2024. Cette campagne a notamment touché 8500 villages et 1 249 500 personnes.
La gratuité des déclarations
La déclaration de naissance au Niger est gratuite dans les 60 jours qui suivent la naissance de l’enfant, qu’elle ait eut lieu à l’hôpital ou à la maison. Après cela, « la procédure devient longue et coûteuse. Elle peut coûter jusqu’à 10 000 francs CFA ouest-africains (équivalent à 16 dollars US) », indique leNorwegian Refugee Council.
Le projet Wuri
Le Projet d’Identification Unique pour l’Intégration Régionale et l’Inclusion en Afrique de l’Ouest (WURI-Niger), financé par la Banque mondiale, soutient une réforme structurelle de l’état civil. Il a pu ainsi permettre la mise en place de guichets uniques de l’état civil et de l’identification des personnes dans plusieurs villes du pays et la numérisation de 244 310 actes de naissance
En dehors de ces réformes phares, de nombreuses actions sont également mises en place sur le terrain pour faciliter aux famille l’obtention de l’acte de naissance et permettre à chaque enfant nigérien de bénéficier dès la naissance du droit à l’identité.

Sénégal : une procédure judiciaire mieux organisée
Le Sénégal illustre parfaitement une certaine ambivalence de la situation : en dépit des nombreuses réformes solides mises en place et d’un cadre juridique assez bien organisé, environ « 8,9% des enfants de moins de 5 ans ne disposent pas d’acte de naissance » selon Matar Ndao, Directeur général de l’Agence nationale de l’État civil (ANEC). Le Sénégal a lancé une série de réformes ambitieuses depuis 2025 pour moderniser son système d’état civil et garantir l’accès universel à l’acte de naissance. Voici les principales réformes documentées :
La réforme ministérielle de Mars 2025
En 2025, face à un état des lieux alarmant, le gouvernement d’Ousmane SONKO prend des mesures à la fois drastiques mais salutaires au nombre desquelles celles-ci:
- La gratuité des déclarations, qui vient supprimer les barrières financières pour les familles vulnérables,
- La digitalisation intégrale avec une interconnexion des services de l’état civil, de la justice, de la santé et de l’éducation.
- Le plan de régularisation 2025-2026 à l’endroit des citoyens sans état civil, en particulier les enfants scolarisés ;
- La détection précoce des élèves sans actes de naissance, notamment dès leur admission dans les daaras ou à l’école ;
Les 13 mesures prises visent essentiellement à contribuer à assurer un accès universel à l’état civil au Niger.
La mise en place du projet NEKKAL
Lancé en Juin 2019, le projet d’appui au renforcement du système d’information de l’Etat Civil et à la consolidation d’un fichier national d’identité biométrique au Sénégal devenu plus tard « Projet NEKKAL » porte de nombreux objectifs. Il s’agit principalement pour le Sénégal avec l’appui des partenaires techniques et financiers comme l’Union Européenne, de moderniser l’état civil dans le pays en appuyant notamment la consolidation d’un fichier national d’identité biométrique relié au système d’information de l’état civil informatisé.
Au terme de la première phase dudit projet en Juin 2026, de nombreuses avancées ont pu être notées :
- 20 millions d’actes ont été numérisés,
- La dématérialisation de l’extrait de naissance
- La création d’une application mobile permettant aux familles de demander directement leurs pièces d’état civil
La déclaration numérique depuis les formations sanitaires
A l’instar du Bénin à travers le projet WURI, le Sénégal permet désormais aux parents d’effectuer la déclaration de naissance de leur enfant dès l’accouchement au sein même de la structure sanitaire où l’enfant est né. Cette mesure s’accompagne de la signature électronique pour sécuriser les actes de naissance, et de l’utilisation du registre National de l’état civil pour toutes les municipalités du pays.
Ces diverses initiatives ont été grandement soutenues par la société civile à travers des organisations locales comme Abgo qui mènent également d’autres actions complémentaires sur le terrain

Le Togo : gratuité et simplification du processus
En 2022, l’UNICEF estimait que « 22% des enfants ne disposaient pas d’un acte de naissance au Togo». Ce pourcentage pouvait s’étendre à 31% dans les zones rurales. Néanmoins, à l’instar de ses pays voisins, le Togo s’est depuis quelques années engagé pleinement à faire du droit à l’identité une priorité pour chaque togolais et en particulier les enfants. Cet engagement s’illustre à travers de nombreuses réformes mises en place pour faciliter aux famille l’acquisition du précieux sésame.
La gratuité de la procédure
Depuis janvier 2022, obtenir un acte de naissance pour un nouveau-né dont la déclaration s’est effectuée dans le délai légal de 45 jours après la naissance. La décision a été consacrée àar le décret n° 2021-134/PR du 14 décembre 2021. Dans la pratique, cette décision induit que e gouvernement « rembourse à chaque commune le coût de délivrance des actes (…) sur la base d’états trimestriels vérifiés par les préfets », précise l’arrêté interministériel n° 0025/MATDDT/MEF du 14 février 2022.
Même si cette mesure est à saluer, ses résultats sur le terrain restent encore limités. Les familles peinent encore à respecter le délai de déclaration en raison soit de la longue distance entre les centres de déclaration et leur habitation ou encore de la méconnaissance de l’importance de l’acte de naissance pour l’enfant.
La dématérialisation du processus
Le Togo a également modernisé son système d’état civil à travers la digitalisation. Le pays a notamment lancé en décembre 2025 une plateforme numérique dédiée aux actes d’état civil. Cette avancée permet désormais aux citoyens de faire leur demande en ligne. Cette réforme devrait rendre plus accessible l’acquisition de l’acte de naissance et surtout simplifier les démarches administratives notamment pour les familles éloignées des centres urbains.
La phase expérimentale a concerné 05 communes et devrait selon les autorités ouvrir la voie à une généralisation progressive du service à l’ensemble des communes du Togo.
Un cadre juridique plus précis pour le jugement supplétif.
Il s’agit sans doute de l’une des réformes juridiques les plus solides au Togo dans le cadre du droit à l’identité. Le jugement supplétif tenant lieu d’acte de naissance peut désormais être obtenu auprès de l’état civil central de la capitale togolaise. Le jugement supplétif sur requête permet de régulariser la situation des enfants non déclarés et de leur garantir l’accès aux droits fondamentaux.
Des campagnes nationales de délivrances de jugements supplétifs
En 2025, le Togo a lancé une campagne tenue en novembre dans 25 communes à travers le Pays. Cette première campagne cible 5000 élèves au CM2 avec un dispositif combinant à la suite sensibilisation-audiences foraines et transcription des jugements dans les registres d’état civil.
Une deuxième campagne tenue entre juillet et août 2026 et initiée par l’Organisation Internationale de la Francophonie OIF a permis à 7400 personnes, en majorité des élèves dans 25 communes de bénéficier d’un document d’identité. Cette deuxième campagne s’inscrit dans le cadre du projet « Etat civil » mis en œuvre par l’OIF avec pour but d’accompagner le gouvernement togolais dans la modernisation du système national d’état civil.
Les initiatives communales : l’exemple de la commune du Golfe 1
De manières autonomes, certaines communes togolaises s’engagent également à faire du droit à l’identité une réalité pour les enfants togolais. Ainsi, la commune du Golfe 1 située dans la région maritime du Togo a lancé une audience foraine consistant à faire enregistrer les personnes ne disposant pas d’actes de naissance avec une priorité portée sur les élèves au CM2. Il s’agit ensuite de leur délivrer gratuitement des jugements supplétifs afin de leur permettre de pouvoir participer aux examens nationaux.
De nombreuses autres initiatives portées par des ONG ou autres creusets sociaux à l’instar du projet « un enfant, une pièce de naissance », le projet « un rêve devenu réalité » permettent à des dizaines d’enfants dans des zones ciblées de bénéficier gratuitement d’acte de naissance.
Le succès de ces diverses réformes repose en partie sur la mobilisation communautaire autour de la question du droit à l’identité. Ainsi, les autorités traditionnelles, les leaders religieux, les enseignants, les parents et autres ont pu à divers niveaux représenter des relais auprès des familles et des enfants pour accompagner le gouvernement dans ses efforts de promotion de l’accès universel aux actes de naissance au Togo.
Au-delà de leur différences culturelles, structurelles ou autres, le Niger, le Sénégal et le Togo partagent une même logique : rapprocher l’état civil des familles et faire du droit à l’identité une réalité pour les enfants. Gratuité, mobilité des services, dématérialisations, campagnes de sensibilisation et de rattrapage… Les mesures se ressemblent. Toutefois, leur mise en œuvre reste inégale selon les pays, les réalités sociales et surtout du contexte sécuritaire mais aussi des moyens alloués.
Même si ces réformes marquent une avancée claire et notable, l’enregistrement universel reste encore très loin pour chacun de ces pays. Le défi reste le même partout en Afrique de l’Ouest : faire des expériences pilotes de véritables politiques durables financées et étendues à l’ensemble du territoire pour permettre qu’aucun enfant ne grandisse en étant invisible dans son propre pays par défaut d’existence légale.
