Exploitation sexuelle des enfants : une urgence mondiale, une responsabilité africaine (3/3)

Les défis et les freins à la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants en Afrique

Dans les deux premiers volets de ce dossier, nous avons posé la définition de l’exploitation sexuelle des enfants, ses différentes formes, ainsi que le cadre juridique international, régional et national censé la combattre. Reste une question essentielle : pourquoi, malgré cet arsenal, le phénomène persiste-t-il ? Ce dernier volet fait le point sur les obstacles qui freinent encore la lutte sur le continent.

L’exploitation sexuelle des enfants est un problème crucial qui retient de plus en plus l’attention. Malgré les initiatives, les projets et les lois, de nombreux défis freinent encore la lutte efficiente contre ce fléau en Afrique.

La pauvreté et la vulnérabilité économique des familles

La pauvreté représente l’une des premières raisons d’exploitation sexuelle des enfants en Afrique. Elle fait des enfants des ressources économiques pour certains réseaux criminels. Mais dans de nombreux pays africains, les familles, et en particulier les parents, sont les premiers instigateurs de l’exploitation sexuelle de leurs enfants. L’African Child Policy Forum (ACPF), dans son rapport 2020 intitulé Exploitation sexuelle des enfants en Afrique — Une urgence silencieuse, affirme que « de nombreux enfants seraient contraints d’avoir des rapports sexuels monnayés avec des hommes plus âgés pour subvenir aux besoins de leur famille, parfois au su de leurs parents, dans ce que l’on appelle parfois « le sexe de survie » ».

Dans certains cas, il s’agit de choix personnels faits principalement en raison de la pauvreté. Par exemple au Niger « les garçons ayant connu des « rapports sexuels monnayés » avaient souvent été motivés par la nécessité d’avoir de l’argent pour s’offrir de la nourriture et d’autres produits de première nécessité, de payer les frais de scolarité et les fournitures scolaires et d’acheter des appareils électroniques à la mode »; indique le même rapport.

Les réseaux criminels et la traite frontalière

« En Afrique de l’Ouest, les enfants représentent plus de 60 % des victimes de la traite », affirmait Amado Philip de Andrés, Représentant régional de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la traite des personnes en 2024, en indiquant que 34 % des victimes de la traite faisaient l’objet d’exploitation sexuelle. La porosité des frontières africaines et la corruption participent grandement à la traite des enfants. Ces manquements profitent aux réseaux transnationaux d’exploitation. S’agissant d’un problème régional, le contrôle, de même que les moyens de lutte n’étant pas coordonnés entre les pays, il devient très difficile de contrer le phénomène.

Les lacunes dans l’application des lois

L’application des lois au niveau national reste encore assez inégale dans chaque pays. Les poursuites judiciaires restent limitées, faute de moyens, de formation des acteurs judiciaires ou de cadre précis. Par exemple, si le Kenya a adopté en 2006 le Sexual Offences Act, qui criminalise la prostitution impliquant des enfants ainsi que le tourisme sexuel, avec des peines pouvant aller jusqu’à 10 ans ou plus, « il existe très peu de lois qui criminalisent explicitement les abus de pouvoir, d’autorité, de contrôle et de confiance dans l’exploitation sexuelle des enfants », indique l’ACPF dans le rapport cité plus haut. Parfois, malgré l’existence d’un cadre précis pour l’application des lois, la corruption du système judiciaire, les difficultés d’enquête ou encore la peur des représailles empêchent souvent les victimes de porter plainte et les procédures d’être menées à leur terme.

Le tourisme sexuel impliquant des enfants

Le tourisme s’est largement développé ces dernières années dans de nombreux pays africains. Cet afflux est un couteau à double tranchant : il permet à la fois de générer de la croissance économique, mais entraîne une plus forte exposition des enfants à l’exploitation sexuelle commerciale. Dans le monde, 3 millions de personnes voyagent pour avoir des rapports sexuels avec des enfants. Même si dans tous les pays du monde le tourisme sexuel impliquant des mineurs constitue un crime, dans certains pays le sujet reste encore tabou. Certaines localités représentent des destinations de choix pour les prédateurs sexuels, qui « y sévissent souvent en toute impunité, du fait de l’absence de mécanismes de contrôle, de sanctions des exploitants et de protection des enfants », souligne l’UNICEF.

L’émergence des nouvelles technologies d’information et de communication

Avec le développement et la facilité d’accès à internet dans les pays africains, la diffusion rapide de contenus prend une ampleur exponentielle, ce qui expose de plus en plus les enfants à :

  • la pornographie infantile ;
  • le chantage sexuel ;
  • le recrutement en ligne.

Les experts soulignent que les enfants sont de plus en plus exposés aux risques liés à internet, alors même que les mécanismes de cybersécurité restent limités.

Les situations de conflit et d’insécurité

Dans son 5e rapport mondial sur l’exploitation sexuelle, la Fondation Scelles soutient que « les conflits armés, les catastrophes naturelles, les discriminations ethniques, les migrations s’accompagnent de violences sexuelles, parfois systématiques ».

En effet, dans les zones de conflit, les enfants déplacés sont particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle, ce qui crée un environnement favorable aux trafiquants. Ainsi, en République démocratique du Congo, en raison du conflit qui crée à la fois insécurité économique et instabilité, de jeunes adolescentes sont recrutées dans la prostitution autour des sites miniers.

L’insuffisance de structures d’accueil et de réinsertion pour les victimes

De temps à autre, au détour d’une initiative, d’une plainte ou d’une opération policière, des enfants sont sauvés et soustraits à leur calvaire. Néanmoins, les pays africains manquent souvent de centres d’accueil spécialisés, de services psychologiques ou de cadres d’écoute et de suivi, mais encore plus de programmes de réinsertion scolaire et professionnelle. Tout ceci complique grandement la réhabilitation durable des victimes et leur totale réinsertion dans la société.

Les normes sociales et le tabou autour de l’exploitation sexuelle des enfants

Dans de nombreuses sociétés africaines, encore fortement influencées par les us et coutumes, les pesanteurs sociales et parfois religieuses, la sexualité et les violences sexuelles demeurent encore des sujets tabous. Tout ceci conduit les victimes à se murer dans le silence et à ne pas oser dénoncer, par peur de la stigmatisation. Dans certaines communautés, ces situations sont « réglées en famille » ou considérées comme « normales ».

Ce qu’il faut retenir

Les pays africains ont réalisé ces dernières décennies des avancées notables sur le plan juridique en matière de protection des enfants. Toutefois, la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants reste encore confrontée à de nombreux défis, à la fois structurels, sociétaux et institutionnels. Une réponse efficace nécessite une approche globale combinant à la fois prévention, protection des victimes, coopération régionale et sensibilisation des communautés, mais aussi une législation forte incriminant à la fois les bourreaux et les éventuels complices ou instigateurs.

Marthe Carmelle OKOUMASSOUN

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