Gratuité scolaire en Afrique : entre promesses et réalités (3/3)

Dans la partie 1, on a montré les résultats concrets de la gratuité scolaire : plus d’enfants à l’école, plus de filles scolarisées, moins d’abandons. Dans la partie 2, on a vu ce qu’elle ne couvre pas : les coûts qui restent à la charge des familles. Cette partie 3 s’attaque à un autre problème : les effectifs qui explosent pendant que les systèmes éducatifs peinent à suivre. Classes surchargées, enseignants en nombre insuffisant, infrastructures dépassées et insuffisantes, avec un effet direct sur ce que les enfants apprennent réellement à l’école mais aussi sur les conditions d’apprentissage.

La gratuité scolaire en Afrique : les retombées

Au-delà des résultats obtenus sur l’accès des enfants à l’école, l’indice de parité filles-garçons à l’école ou encore sur la réduction du taux d’abandon scolaire et des coûts persistants pour les familles, la scolarisation gratuite a eu des retombées notables sur le système scolaire dans de nombreux pays.

Les classes prises d’assaut

L’une des retombées directes de la scolarisation gratuite réside dans le bond spectaculaire des effectifs au niveau des classes concernées par la mesure. En effet, l’extension rapide de la gratuité a souvent dépassé les capacités d’absorption des systèmes éducatifs.

Le Ghana et le double-track system

Au Ghana, le programme Free Senior High School (Free SHS) lancé en 2017 a entraîné une augmentation spectaculaire des effectifs, avec des ratios élèves-enseignant allant au-delà de 60 :1 et parfois même 70 :1 dans certaines écoles. En raison de ces effectifs, les élèves suivent les ours parfois en double shift (matin/après-midi). Dans un article de Mohammed Gunu Ibrahim, publié dans Discover Education en mars 2026, l’auteur indique que « face à l’augmentation rapide du nombre d’élèves, le Ghana a introduit le double-track system ». Il s’agit d’un système consistant à faire fonctionner les établissements selon différents groupes/calendriers afin d’absorber d’avantage d’élèves avec les infrastructures existantes. Mais cette solution a tout de même eu des conséquences non négligeables :

  • la réduction du temps de contact entre les enseignants et les élèves,
  • la perturbation de la continuité pédagogique,
  • la pression doublée sur les enseignants et les élèves

A l’instar du Ghana, de nombreux autres pays africains ont connu une explosion des effectifs après l’annonce de la mesure de la gratuité. Mais l’augmentation très rapide du nombre d’élèves a créé des tensions importantes sur le système éducatif dans l’ensemble des pays concernés par cette réforme.

Une pénurie d’enseignants et la dégradation des conditions de travail

La gratuité à travers l’explosion des effectifs, a accru la demande enseignants. Toutefois, les recrutements et la formation n’ont pas suivis. On assiste alors à des ratios élèves-enseignants très élevés.

En Ouganda et en Tanzanie, les effectifs sont passés respectivement de 2,7 millions en 1996 à 5,3 millions en 1997 et de 4,8 millions en 2001 à 7,8 millions en 2007. En Ouganda, cette augmentation a notamment conduit à des classes de 80 à 100 élèves avec un seul enseignant. Certains établissements ont dû mettre en place un système de rotation pour gérer la surcharge.

Un système éducatif sous tension

Pour combler le déficit souvent criant d’enseignants, certains pays ont effectués des recrutements en urgence pour combler les postes vacants. En Tanzanie, l’augmentation rapide des inscriptions liée à la gratuité de l’éducation n’a pas été accompagnée d’un recrutement proportionnel d’enseignants. Dans les écoles étudiées à Dodoma dans le cadre d’une étude portant justement sur les challenges face à l’implémentation de l’éducation gratuite dans les écoles primaires de Dodoma en Tanzanie, cette situation a entraîné une forte détérioration du ratio élèves/enseignant et une surcharge de travail pour les enseignants. L’étude recommande ainsi de renforcer le recrutement afin d’absorber la croissance des effectifs.

Pour gérer la charge de travail accrue avec les effectifs, les devoirs scolaires sont réduits et les évaluations simplifiées ; ce qui affaiblit grandement l’apprentissage des enfants.

L’insuffisance des infrastructures et le manque de matériel pédagogique

Dans de nombreux pays, la réforme de la gratuité n’a pas été accompagnée d’investissements proportionnels en infrastructures et en équipements.

Ainsi, au Ghana, les dortoirs du secondaire accueillent parfois trois élèves par lit initialement prévu pour deux. En Tanzanie, de nombreuses écoles ont dû construire des salles de classes en matériaux temporaires ou encore utiliser les espaces extérieurs pour absorber les nouveaux élèves. De même, de part et d’autre, les toilettes, les cantines ou encore les bibliothèques se révèlent insuffisants avec des ratios de 100 élèves par toilettes dans certaines écoles des zones rurales. Un rapport de la Banque Mondiale datant de 2024 indique qu’en Tanzanie « l’abolition des frais fonctionnent souvent sans bureaux suffisants, ce qui pousse les élèves à s’asseoir par terre ou à partager des places limitées ».

Un rapport portant sur l’impact de la politique de la gratuité de l’éducation en Afrique de l’Est   indique des « pénuries chroniques de manuels scolaires et de fournitures pédagogiques, particulièrement dans les établissements ruraux et périurbains ». Parfois, un manuel est partagé par 5 ou 10 élèves à la fois. Cette réalité oblige parfois les enseignants à improviser des supports pédagogiques ou à simplement réduire le contenu enseigné.

La pauvreté des apprentissages

La stagnation ou le déclin des résultats d’apprentissage au niveau des enfants est la suite logique des conséquences citées plus haut. Les enfants sont « peu enseignés » en raison de la réduction du temps d’instruction, des feedback individuels et du soutien aux enfants en difficulté, indique une étude intitulée Barriers and Challenges Affecting Quality Education (Sustainable Development Goal #4) in Sub-Saharan Africa by 2030. Une autre étude informe qu’en Afrique subsaharienne, « 88% des enfants sont en situation de pauvreté des apprentissages » ; c’est-à-dire que ces enfants sont « incapables de lire et de comprendre un texte simple à 10 ans ». Au Cameroun, ce taux atteint 72% dans le primaire.

Les effectifs trop grands pour les salles de classe rendent impossible d’apprentissage et saturent l’enseignant qui devient incapable d’assurer un réel suivi et d’apporter suffisamment de soutien à chaque élève. Le redoublement utilisé comme solution palliative ne règle rien finalement. Au contraire, cette option augmente les coûts, crée du découragement chez les enfants sans pour autant améliorer les résultats.

Les tensions financières et une plus forte dépendance aux bailleurs

La politique de la gratuité est en réalité soutenue par les états, ce qui accroît la pression budgétaire au niveau de ces derniers. Au Ghana par exemple, un article de Mohammed Gunu Ibrahim  révèle que le programme Free SHS représente 2 à 3% du PIB par an. Ce qui est quand même une part considérable du budget national.

Aussi, de nombreux pays sont dans l’incapacité de financer à eux seuls la gratuité scolaire sans aide extérieure. Ils sont souvent obligés de faire appels à des partenaires financiers comme la Banque mondiale, l’UNESCO ou encore à des partenaires bilatéraux. Cette dépendance rend les programmes vulnérables aux changements de priorités des donateurs et aux fluctuations de l’aide internationale. En RDC, le projet PERSE/EESSE pour soutenir la scolarisation gratuite dans le pays a mobilisé 800 millions de dollars de la Banque mondiale.

Les autres conséquences

Il est indéniable que la gratuité de l’enseignement en Afrique a permis des avancées historiques en matière d’accès à l’éducation, avec des millions d’enfants supplémentaires scolarisés, en particulier les filles mais aussi les enfants issus des milieux défavorisés. Cependant, cette réussite quantitative masque encore les nombreux défis structurels majeurs qui menacent la durabilité et l’équité des systèmes éducatifs. Les vulnérabilités politiques et économiques représentent également un défi majeur. En effet, les crises budgétaires, les ajustements économiques ou encore les alternances de gouvernement peuvent remettre en cause la continuité des programmes ou les réajuster comme observé au Ghana en 2024.

Malgré la gratuité officielle, les abandons scolaires se sont multipliés et ont même augmenté dans certaines régions. Les raisons de cette réalité sont liées aux coûts indirects souvent trop lourds pour les familles.

Vers une gratuité scolaire durable et équitable en Afrique

Pour que la gratuité scolaire ne reste pas un simple mirage et porte réellement des fruits, plusieurs réformes sont actuellement nécessaires.

  • L’augmentation du financement public de l’éducation pour atteindre au moins 20% du budget national come proposé par l’UNESCO.
  • Le recrutement et la formation des enseignants qualifiés avec des primes incitatives
  • La mise à disposition d’infrastructures de qualité (salles de classe, toilettes, cantines, bibliothèques.) pour absorber la croissance des effectifs et garantir des conditions d’apprentissage décentes.
  • La fourniture gratuite des manuels et des fournitures aux élèves
  • La mise en place de bourses ciblées pour les enfants issus de milieux défavorisés, les filles et les enfants en situation de handicap
  • Le renforcement de la gouvernance et la transparence pour contrer les systèmes de fraude, détournement et autres
  • Le suivi des apprentissages avec des évaluations à intervalles régulières.

En définitive, la gratuité en Afrique représente un moyen au service d’un objectif à la fois noble et essentielle au développement du continent : garantir à chaque enfant, un accès réel à une éducation de qualité, inclusive et porteuse d’opportunités. Cependant, sans réformes structurelles fortes et ambitieuses, les promesses et les engagements de 2000-2026 ne resteront qu’à l’état de promesses pendant que les inégalités continueront de se creuser davantage. En 2026, l’enjeu n’est plus seulement d’inscrire les enfants à l’école, mais de les y maintenir et surtout, de les y faire apprendre et de leur offrir à travers l’éducation un avenir digne.

O. Marthe Carmelle OKOUMASSOUN

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